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Violences politiques -GUINEE-

6 janvier 2010 3 06 /01 /janvier /2010 08:54

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A l’occasion de la neuvième édition de la Foire internationale du livre de Ouagadougou qui s’est tenue du 26 au 30 novembre 2009, nous avons rencontré l’écrivain Thierno Monenembo qui nous livre son opinion sur les sujets brûlants. De son activité littéraire à la crise guinée, l’homme de lettres n’utilise pas la langue de bois. Il se prononce sur le soleil des indépendances au moment où 17 pays d’Afrique au sud du Sahara dont 14 ex colonies françaises célèbrent leur cinquantenaire.

Sous le régime de Sékou Touré, vous vous retrouvez en 1973 en France, est ce un départ volontaire ou un exil ?

C’est un exil dans la mesure où je n’ai pas quitté volontairement mon pays. Je suis parti sous la contrainte dans un contexte particulièrement malsain. Celui d’une répression généralisée. C’est la dictature de Sékou Touré. Une répression qui a touché toutes les couches de la population guinéenne en particulier les intellectuels. Dans les années 70, il y a eu trois (3) millions de Guinéens exilés principalement dans les pays voisins notamment au Sénégal, en Cote d’Ivoire, en Sierra Léone, au Libéria et au Mali.

Vous êtes scientifique de formation, d’où est venue cette passion pour l’écriture au détriment de la biochimie ?

La passion de l’écriture est venue progressivement. Je reconnais une chose c’est que quand j’étais petit j’aimais lire. Je pense que le goût de l’écriture commence toujours par là. L’écriture elle-même est venue sous le feu de l’exil. Je me suis retrouvé en 1973 en France, un pays que je ne connaissais pas bien. C’était la première fois que je me rendais en Europe. Là-bas c’est le froid, le froid humain, le froid climatique. Evidemment c’est un endroit idéal pour ressentir l’exil. Le besoin de l’écriture est né ainsi sans que je ne m’en rende compte. La répression guinéenne était telle que chaque fois que je mettais une radio en marche, j’entendais dire qu’un de mes voisins voire un membre de ma famille avait été arrêté ou exécuté. Cela m’a poussé à prendre ma plume de façon plus ou moins subconsciente. Je n’avais pas vraiment la conscience claire et nette d’écrire un livre. Je n’avais pas la conscience d’entrer de pleins pieds dans le champ littéraire. J’avais l’impression que c’était un simple acte d’exutoire en quelque sorte. Finalement j’ai écris mon premier roman qui s’appelle « les crapaud- brousse ».

Récemment votre œuvre « le roi de Kahel » a remporté le prix Renaudot. Pourquoi s’intéressé au personnage d’olivier Sanderval dans ce livre ?

Je me suis intéressé au personnage d’Olivier Sanderval sur la recommandation d’historien guinéen du nom de Djibril Tamsir Niane. Je me suis donc mis à faire des recherches sur l’homme. Je me suis rendu compte qu’il ne restait pas grand-chose de lui aussi bien dans les archives nationales guinéennes que dans la mémoire française. J’ai eu la chance de rencontrer son petit fils, qui lui, avait conservé les archives familiales. Ce qui m’a permis d’avoir une idée précise de la vie et de la personnalité intérieure d’Olivier Sanderval. J’ai donc pu reconstituer le personnage.

Quel a été le rôle et la place de ce personnage dans l’espace peulh ?

Olivier Sanderval est un français qui est né à Lyon dans une grande famille d’industrielle. Il était passionné de voyage et de science. C’était un aventurier dans le bon sens du terme. Il s’est mis dans la tête depuis le plus jeune âge de venir un jour en Afrique pour se tailler un royaume personnel, une colonie personnelle. Et il a décidé de le faire dans le pays qui est le mien c’est-à-dire le Fouta Djalon, le pays des peulh en Guinée. Il est arrivé dans ce pays vers 1880. Il l’a traversé à pieds avec une colonne d’une centaine de personne composées de tirailleurs pour le protéger et des porteurs. Il est venu se présenté dans la cour de l’almamy de Tembo qui était le roi du royaume du Fouta Djalon et il lui a demandé l’autorisation de créer une ligne de chemin de fer, une autorisation de faire le commerce. Son arrière pensée était de se tailler un royaume dans le Fouta Djalon. Pour commencer l’almamy l’a mis en prison pour deux mois. Ensuite, ils ont fini par créer des liens d’amitié, des liens affectifs puisqu’à la fin l’almamy finit par le considérer pratiquement comme un fils adoptif et lui a concèdé un petit territoire de 26 kilomètres de longueur. Il a créé un petit royaume éphémère qui est justement le royaume de kahel. C’est le royaume où il a créé une monnaie : le caël, une armée de 20 milles personnes.


Bientôt les Etats africains célébreront leur cinquantenaire. Qu’est ce que le soleil des indépendances a apporté à l’Afrique ?

Pas grand-chose. Les indépendances dès le début furent un gros piège malheureusement dans lequel nous sommes joyeusement tombés. D’ailleurs nous sommes souvent tombés dans tous les pièges qu’on nous a tendus. Le grand problème de l’Afrique c’est qu’elle n’a jamais su éviter le moindre piège. Les indépendances africaines n’ont toujours été que les conséquences de la lutte de libération qui ont été menées au Viêtnam et en Algérie. Ce sont ces deux phénomènes politiques basés sur la lutte armée qui ont conduit à l’affaiblissement du système colonial français. Ce qui fait que c’est le colonisateur français lui-même qui a organisé la décolonisation en Afrique. Il n’a pas subi la colonisation.

Il l’a organisé à son propre profit. Ce n’est pas pour rien que ces indépendances jusqu’ici, sont plutôt favorables à l’ancienne puissance coloniale qu’aux peuples africains eux même. C’est un constat irréfutable qu’aucun historien ne peut me contester. Maintenant à l’intérieur de cet espace de liberté politique plus ou moins formelle que nous avons obtenu à partir de 1958, on aurait pu si nous avions obtenu les dirigeants qu’il fallait ; établir une stratégie de survie. Malheureusement, il n’y a pas eu de stratégie de survie pour plusieurs raisons. D’abord nous sommes venus vers les indépendances en ordre dispersé. Nous avons fait éclater l’ancienne AOF (ndlr : Afrique occidentale française). Cela a donné ces petits pays absolument paralytiques eu égard au contexte économique, militaire et diplomatique que nous vivons aujourd’hui. Les pays que nous avons hérités n’ont aucun moyen de survie réellement dans le contexte d’aujourd’hui.
Le monde contemporain est un monde de grandes puissances. Nous sommes de petits pays de 5 à 10 millions de personnes avec des économies dont les PIB (ndlr : Produit Intérieur Brut) dépassent à peine 4 à 5 milliards de dollars. Que pesons-nous à l’échelle du monde ? Deuxième erreur c’est que les stratégies de développement qui ont été mises en place par le système politique sont très aberrantes et très souvent n’ont profité qu’aux castes dirigeantes. Elles n’ont jamais profité aux couches populaires. Je ne joue pas à l’opposant politique mais je ne fais qu’un constat simple de ce qui se passe en Afrique jusqu’ici.


Vous parlez souvent de l’impuissance des intellectuels. A quel niveau se situe cette impuissance ?

La démission est à tous les niveaux. D’abord au niveau des intellectuels. Je pense qu’ils ne se sont pas beaucoup intéressés à la mémoire collective africaine. Ils auraient dû le faire puisque le handicap principal de ce continent réside dans l’engloutissement de la mémoire. Le choc colonial a fait que nous avons rompu le fils qui nous liait à notre culture, à notre histoire ancestrale. Je suis convaincu d’une chose c’est qu’on ne peut pas faire de l’avenir si on n’a pas une conscience claire et nette de son passé. Ce travail n’a pas été fait ou a lors s’il a été fait c’est que c’est sous un angle militant. C’est-à-dire sous l’angle de la revendication or il ne s’agissait pas de revendiquer mais de comprendre et de faire comprendre.

Et pourtant, le professeur joseph Ky Zerbo, l’égyptologue Cheick Anta Diop et bien d’autres ont eu des travaux intéressants dans ce domaine.

Très intéressants. Ils ont fait ce qu’il fallait faire. Malheureusement sur le plan littéraire ça n’a pas été poursuivi. Cheick Anta Diop a tracé un cadre de pensée historique. Ce qui est formidable. Je ne suis pas toujours d’accord avec ses conclusions. Je ne tiens pas à être coûte que coûte descendant de Pharaon d’Egypte. Mais qu’est ce qui est très intéressant chez Cheick Anta Diop ? C’est qu’il a bousculé les repères de la mémoire. Il a été le plus loin possible dans le temps. Or très souvent nos historiens réfléchissent l’histoire africaine à partir de la colonisation, alors que nous ne sommes pas nés de la colonisation. Il aurait fallu que le travail de Cheick Anta Diop soit poursuivi notamment au niveau romanesque. Malheureusement le travail romanesque africain a souvent consisté à contester la colonisation voire parfois les conséquences de la décolonisation. C’est-à-dire les fausses indépendances et les catastrophes qui s’en ont suivi. Il est bon, il me semble parallèlement de creuser la question de la mémoire. A défaut de la régler il faut la poser dans des perspectives littéraires.

Avec le cinquantenaire, peut-on dire aujourd’hui que l’Afrique est en retard ?

C’est évident qu’elle est en retard. Il suffit d’ouvrir les yeux pour le savoir. Le pire c’est que les indépendances ne nous ont pas permis de rattraper le retard. A la limite, la gestion des indépendances a été tellement catastrophique qu’elle a été presque aussi néfaste que la colonisation elle-même. L’humanité a beaucoup plus progressé sur tous les plans, de 1960 à maintenant que de la préhistoire à 1960. Or, nous avons systématiquement raté cette marche de l’humanité vers la science, les techniques de l’évolution politique et économique. Nous avons des systèmes politiques archaïques. Nos Etats très souvent sont basés sur des individus pour ne pas dire sur des sautes d’humeur individuelle. Nous ne fonctionnons pas sur la base de règles or une société fonctionne sur des principes. La société traditionnelle fonctionnait sur la base de rites traditionnels, même le roi était soumis aux rites. Le monde moderne fonctionne sur la base de la loi qui repose sur le droit et la philosophie. Nos systèmes politiques aujourd’hui n’obéissent ni aux rites traditionnels ni aux lois modernes. L’homme qui est là est plus puissant et c’est sa saute d’humeur qui fait fonction de loi.

Quelles appréciations faites-vous de la situation qui prévaut actuellement en Guinée ?

Ce qui se passe en Guinée est presque est la conséquence naturelle de la dictature qui a été instituée par Sékou Touré. L’évolution politique guinéenne a un caractère presque génétique. Lassana Conté est le fils de Sékou Touré et Dadis Camara en est le petit fils. La situation est terrible parce que la Guinée est au bord du chao. On le connaît déjà, les conséquences dramatiques à tous points de vue de la présence d’une armée au pouvoir en Afrique. Au Togo, Bénin, Congo, Nigéria, etc. Quand il s’agit de colonels et de généraux on peut encore limiter les risques. Mais quand c’est la troupe qui dirige le pays il n’y a presque pas de possibilité de limiter les dégâts. La troupe a un grand problème, c’est qu’il n’y a pas d’hiérarchie. On se rend compte que c’est l’aide –de-camp qui a tiré sur Dadis Camara. Quand un capitaine dirige des colonels et des généraux, il y a militairement une aberration. Un système politique a besoin d’un minimum d’organisation.

Quand un capitaine dirige des officiers supérieurs c’est le désordre, ce n’est pas l’ordre militaire. Ensuite la société elle-même est tellement délitée qu’il n’y a plus aucun principe directeur en Guinée. Ni au niveau de la société, ni au niveau de l’armée. C’est la dérive assurée. La guerre civile peut éclater du jour au lendemain. Déjà l’armée n’en est pas une, c’est un conglomérat d’intérêts divergents. Même le camp de Dadis Camara a éclaté puisque c’est son aide-de -camp qui lui a tiré dans la tête. Sékouba Konaté qui vient de le remplacer a certainement son propre camp. Bibi en a un autre. Toumba Diakité qui n’a pas été encore arrêté a un autre camp puisqu’il est protégé. Je ne parle pas des clans qui ne se sont pas encore manifestés. Les militaires peuvent se mettre à se tirer les uns sur les autres. On a vu le cas en Sierra Léone.

Dans une de vos publications vous avez dit que « la guinée mérite la compassion des autres nations » n’est ce pas là une manière pour vous de demander une armée d’interposition ?

Lorsque la crise a éclaté j’avais demandé l’envoi d’une armée d’interposition. Il me semblait effectivement que l’armée guinéenne devenait un danger pour la population guinéenne. La preuve les massacres du 28 septembre sont là. On fait venir une armée pour tirer à vue sur une foule composée de femmes, d’enfants, de vieillards et d’hommes aux mains nues. Des femmes ont été violées dans le stade et plusieurs jours après dans les camps. Cette armée n’en est plus une. C’est un ordre de brigands qui s’attaquent à des innocents. Le peuple de Guinée a besoin d’être protégé. Une armée d’interposition est nécessaire à mon avis. Et je suis très heureux de constater que le secrétaire exécutif de la CEDEAO Ibn Chambas vient de proposer exactement la même chose afin de protéger les civils guinéens. Je pense qu’une population n’a pas à faire les frais de la folie meurtrière d’une armée.

La Guinée est un pays riche. Je veux dire riche de ses hommes, de sa culture et de ses ressources naturelles. Aujourd’hui qu’est ce qu’il faut à ce pays pour sortir de cette situation ?

Un système démocratique. C’est la seule denrée qui manque à la Guinée. Nous avons des cadres d’un niveau universitaire qu’on retrouve presque partout dans le monde. Qu’est ce qui a manqué à la Guinée ? C’est la denrée rare qui s’appelle la denrée démocratique. Le fait que le principe dirige la société et non plus les individus. Le fait que la loi soit le principe directeur de la société et non plus un parti politique ou une armée. Le fait que chacun ait le droit de dire ce qu’il pense et que tous les citoyens, du président au plus simple soient soumis à la loi.

Revenons dans la littéraire. Quelles sont vos perspectives dans ce domaine. Il est dit que vous préparez un livre sur un héros peulh fusillé par les allemands lors de la guerre de 1939 à 1945.
J’ai découvert cette histoire il n’y a pas longtemps. C’est un journal français qui pour la première fois en a parlé à la fin des années 90. Et cet homme s’appelle Addibah. Il a été fusillé par les Allemands en 1943. La France de l’époque lui avait refusé le droit de lui reconnaître le titre de « mort pour la France ». C’est seulement en 2003 que les autorités françaises l’ont reconnu comme héros. C’est quelqu’un qui est venu en France à l’âge de 13 ans. Entre 17 et 18 ans il s’est engagé comme tirailleur sénégalais. Sa colonne a été défaite et il a été fait prisonnier de guerre par les Allemands. Puis il s’évade et rentre dans le maquis où il crée une résistance qui a durée pratiquement trois ans. En 1943 il a été arrêté et fusillé par les Allemands.

Interview réalisée par Nébilibié A. Bayili le 22 décembre 2009
LeFaso.net

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