Le challenge était important. La Guinée venait de tourner la page Conté. L’armée était au pouvoir, qu’est-ce qui vous a décidé à assumer ?
Il faut d’abord dire que c’était exceptionnel en Guinée. Il y a eu un engouement populaire lorsque l’armée est arrivée au pouvoir après le décès du président Conté. Tout le monde espérait un changement radical, profond, de façon à se départir des anciennes pratiques de mauvaise gouvernance du pays. La classe politique, la société civile, tout le monde a salué l’arrivée des militaires, d’autant plus que l’objectif affiché était l’organisation d’élections transparentes dans les meilleurs délais, pour que le pays sorte de la léthargie… j’allais dire de la récession à la fois morale, économique, financière et sociale dans laquelle il se trouvait. Tout Guinéen auquel on aurait fait appel à l’époque aurait accepté. J’avais accepté cette position avec la conviction, à l’époque, que nous nous engagions à la fois dans un travail profond et historique. Mais également avec la conviction que les délais et les engagements seraient tenus.
Travailler avec des militaires n’est pas toujours facile. Quelles garanties, la junte au pouvoir vous avait-elle données ?
Il faut dire que je suis un homme qui se donne des principes à la fois moraux et professionnels avant de m’engager dans quoi que ce soit. Je m’étais juré de servir le pays et non pas me servir. Quelles que soient les difficultés auxquelles j’aurais été confronté, je n’aurais jamais dévié de ces critères moraux, mais également des exigences de compétence et de rigueur. À partir du moment où je connaissais les difficultés dans lesquelles le pays se débattait, il était question pour moi d’accepter des sacrifices, à la condition de ne pas confondre compromis et compromission.
Les membres de la junte avaient-ils compris cela ?
Les membres de la junte avaient compris, même si tout le monde n’avait pas la même position. J’ai fait de mon mieux pour que tous les actes que j’ai pu poser, qu’ils soient connus ou pas, publics ou discrets, obéissent à ces trois règles. Étant donné que, pour moi, le temps était limité, je me suis dit : mieux vaut tout accepter et, le moment venu, rendre compte. Et j’ai été extrêmement ému de la sympathie et de l’élan de respect et d’amitié que les Guinéens m’ont témoigné surtout quand ils ont su que j’avais passé près de 14 mois sans salaire, que je n’avais pas de budget et que je m’étais imposé toutes sortes de sacrifices.
Vous avez utilisé vos propres deniers pour faire fonctionner votre cabinet pour ne pas, dites-vous, vous compromettre. Pendant combien de temps cela a-t-il duré ?
Sans salaire, c’est pendant tout le temps que je suis resté à la Primature. C’était délibéré. Je le devais à mon pays, il fallait le faire dans un contexte où je devais donner l’exemple du don de soi. Sur le plan budgétaire, durant la moitié de mon temps de service à la Primature, je fonctionnais avec mes propres moyens. Même pour le reste du temps, j’assumais, autant que je le pouvais, une bonne partie des frais de fonctionnement. D’abord je m’étais abstenu de déménager dans un logement de fonction. Parce que sa remise en état nécessitait un milliard et demi de francs guinéens. Ce que je trouvais absolument indécent pour la période d’un an que je devais y passer, alors que j’avais une maison. Même si certains disaient qu’elle n’était pas digne d’un Premier ministre, moi je m’y sentais à l’aise. Ensuite, il y a les frais d’entretien de toute l’équipe, les frais de fonctionnement de mon cabinet, entre ma secrétaire qui n’était pas de la Fonction publique, les fournitures de bureau, la logistique. Mais je n’ai pas de regret de l’avoir fait.
En quittant la Primature, vous avez demandé à votre successeur d’auditer tous vos actes de gestion et les décisions que vous avez engagées au nom de la Guinée. Vouliez-vous prouver quelque chose ?
Pas nécessairement. Les conditions dans lesquelles j’ai exercé étaient des conditions où il y avait tellement d’amalgames, de rumeurs, d’interprétation. Je me suis toujours juré de ne pas marcher sur le cadavre d’autrui pour arriver à quelque chose. Et je considérais qu’une des façons, quand on était dans le public, de marcher sur le cadavre d’autrui, c’était s’approprier ses biens ou les biens publics. Il y avait beaucoup d’amalgames, beaucoup de personnes venaient : «passez-moi ce contrat, rendez-moi ce service». Je disais : c’est non. Beaucoup pensaient qu’en refusant à tel, j’accordais à autrui. Ce qui n’était pas le cas, je ne voulais pas dévier du fil conducteur qui avait toujours guidé mes actions, à savoir ne jamais compromettre les principes moraux et réglementaires internes de nomination, de promotion, de passations de marchés etc. Voyant qu’on était dans un pays où les gens pensaient que la transition était l’occasion de se remplir les poches, d’acquérir beaucoup de passe-droits, soit pour se faire un trésor de guerre ou favoriser la mise en place de telle structure qui rebondira en votre faveur demain, j’ai pensé qu’il était important que je prenne le peuple à témoin en étant audité sur les actes que j’ai posés. Et l’écho qui m’a rassuré, c’est que quand j’ai demandé ça, il y eut un immense soulagement de ceux qui me connaissent et qui savaient que j’étais incapable de tremper dans quoi que ce soit, mais qui savaient que l’occasion serait donnée pour moi de démontrer cela. Vous ne le savez pas, mais j’ai enseigné l’audit et la gestion pendant 7 à 8 ans à l’université et beaucoup de gens, y compris certains de mes anciens ministres étaient mes étudiants. Enfin, dans la presse, j’ai eu écho par la suite que certains tentaient de vérifier si ce que je disais était vrai. Et comme on est dans un pays où l’inquisition est la règle, je suis heureux que le peuple ait applaudi. J’ai reçu énormément de manifestations de considération, de respect.
En tant que Premier ministre, vous aviez eu un tableau synoptique du pays. Comment se porte la Guinée ?
Contrairement à ce que beaucoup disent, la Guinée a encore certains atouts, mais aussi des handicaps importants qu’il faut franchir. Parmi ceux-ci, la déstructuration de l’administration, le fait que le favoritisme et le non-respect de la chose publique étaient devenus monnaie courante et enfin qu’à tous les niveaux, il manquait des systèmes de procédure. En outre, beaucoup de responsables croient que la loi est faite pour les autres et ne doit pas s’appliquer à eux. Les atouts, c’est qu’on a d’énormes richesses qui ne sont pas gaspillées, que ce soit dans les domaines agricoles, miniers, hydrauliques. Le pays est encore vierge sur beaucoup de plans et il faudrait rapidement tourner ces potentialités en richesses réelles pour pouvoir élever le niveau de vie de toute la population.
Vous parlez de richesses, mais la pauvreté est une réalité en Guinée, il y a un manque criant d’infrastructures, la monnaie est faible. Quelles perspectives…
La Guinée est un pays qui a d’énormes potentialités à tous les niveaux. Croyez-moi, c’est très facile pour la Guinée de rattraper assez rapidement les pays voisins qui le dépassaient. Je vous donne un exemple, il y a actuellement quatre mines de fer de classe mondiale que la Guinée va pouvoir mettre en valeur dans les trois prochaines années. Et chacune des mines va générer en termes de revenus et taxes pour l’Etat 1 milliard de dollars. En moyenne, cela fera au moins quatre milliards de dollars. Je ne vois pas de pays en dehors du Niger capable d’avoir dans une échéance de quatre à cinq ans cette manne de ressources financières assez rapidement. Et ça je vous parle uniquement de ces quatre mines pour lesquelles vont se développer un réseau d’infrastructures dont nous manquons cruellement. Si la mise en valeur est faite intelligemment, cela va avoir un effet d’entraînement sur le reste de l’économie, que ce soit en termes de routes, d’hôtellerie, de télécommunications, de services. Donc les richesses, le potentiel minier guinéen sont un formidable levier de développement
Les mines en Guinée constituent des enjeux énormes, qui débouchent sur d’énormes convoitises, ne risque-t-on pas une déstabilisation du pays à cause de ces richesses enfouies dans son sous-sol ?
Disons que cela peut être source de paresse si le développement n’est pas conçu de manière intégrée et intelligente. Autrement dit : si dans un pays un gouvernement dit «j’ai les richesses minières qui tombent, je n’ai pas besoin de développer l’agriculture, le tourisme», toute l’économie se base sur cette rente et le reste des potentiels n’est pas exploité. En somme, on peut avoir de l’argent sans être développé. On voit dans certains pays de l’Asie ou de la Péninsule arabique des pays qui sont très riches, mais qui ne sont pas développés. Ça, c’est différent de la déstabilisation qui arrive très rapidement dans les pays où c’est le diamant ou le pétrole qui sont plus importants. Dans notre cas, les richesses minières sont majoritairement des ressources minérales solides, c'est-à-dire la bauxite, le fer et d’autres qu’on est en train de trouver.
En prenant fonction, vous disiez que les déclarations de Dadis avaient conquis les cœurs des Guinéens, comment avez-vous vécu le raidissement qui s’en est suivi avec un chef de la junte en totale rupture avec ce qu’il prônait ?
J’ai toujours souhaité que la Guinée ne soit plus le pays des occasions manquées. L’arrivée du capitaine Dadis, du Cndd (ndlr : Conseil national pour la démocratie et le développement) - je le dis comme ça, puisque ce n’est pas lui qui a fait un coup d’Etat, c’est la disparition du président Conté qui a laissé la voie à un vacuum que les militaires ont facilement rempli avec la bénédiction de la classe politique, de la société civile et de toute la population - avait créé un formidable espoir, une adhésion populaire. Au fur et à mesure que les choses évoluaient, l’inexpérience des jeunes militaires couplée avec l’influence des courtisans qui conseillaient nuitamment ou de manière absolument ahurissante des attitudes qui déviaient de l’objectif initial ont commencé à créer des inquiétudes à tous les niveaux. Mon rôle était, autant que je pouvais, de manière ferme et intelligente, de voir comment faire pour orienter, sauver l’essentiel de façon à ce que dès que possible, le pays puisse se mettre sur les rails dans le sens des promesses qui avaient été faites lorsque le Cndd arrivait au pouvoir.
Ça n’a pas dû être facile de voir que la junte allait en sens inverse de ses promesses.
Pas du tout. Mais, je suis quelqu’un qui est extrêmement tenace et qui, face à l’intérêt supérieur du pays, est prêt à consentir tous les sacrifices. J’étais convaincu que tôt ou tard la Guinée s’en sortirait et lorsque certains m’ont demandé à un moment donné pourquoi je n’ai pas démissionné depuis le 28 septembre, je leur ai dit : «écoutez, ma situation est similaire à celle d’une personne qui se trouve dans un bateau qui a pris feu avec les membres de sa famille qui sont en train de se disputer. J’avais deux possibilités : ou me jeter à l’eau en tentant de sauver ma propre tête et laisser le bateau brûler avec ma famille ; ou alors avoir le courage de rester contribuer à éteindre le feu, réconcilier ma famille et après se consacrer à autre chose». J’ai fait ce deuxième choix malgré toutes les pressions que j’ai subies de gauche à droite.
Vous dites que vous étiez prêt à tout, est-ce pour cela que vous avez encaissé le coup le jour où il a dit, lors de ses fameuses soirées télévisées, que vous étiez un «Premier ministre gonflé» parce que vous aviez traité un dossier relatif aux mines. Comment avez-vous vécu cette charge ?
C’est là qu’il faut être patient. Quand vous avez quelqu’un en face qui est inexpérimenté, qui vient de prendre le pouvoir, qui croit qu’il peut tout, il ne faut pas nécessairement lui jeter l’anathème. J’étais convaincu que tôt ou tard il se rendrait compte que la gouvernance ne va pas comme ça. Et d’ailleurs, quand il s’est rendu compte – je dois lui reconnaître cette grandeur – de son erreur, il m’a publiquement fait des excuses.
Derrière cette sortie, il y avait un dossier…
(Il coupe) Non ! Non ! Le problème est le suivant : beaucoup de gens pensent que quand vous allez signer un accord avec la Banque mondiale pour 10 millions de dollars, on vous remet l’argent cash et que vous venez avec dans votre bureau. C’est ce que Dadis avait cru. Ou que quand vous receviez quelqu’un pour lui parler d’un contrat minier, vous lui aviez déjà signé un papier. Beaucoup de gens pensent que lorsque les compagnies minières exploitent l’or en Guinée, ce minerai appartient à 100% à l’Etat guinéen. Alors il faut du temps pour comprendre ; ça, c’est l’apprentissage, ça vient au fur et à mesure. J’avais ce rôle pédagogique, et en plus un rôle d’aîné, surtout que j’étais persuadé que je ne cherchais aucun intérêt matériel. J’avais volontairement démissionné de la banque dans laquelle je me trouvais, où j’avais un salaire qui valait dix mille fois ce qu’on pouvait me donner. J’étais tranquille.
Mais que s’est-il réellement passé pour que Dadis vous apostrophe aussi vigoureusement ?
Ce jour-là, je partais à Bissau pour assister aux obsèques du président Nino quand, le matin, le Secrétaire général du ministère des Mines est venu me voir pour me dire que la Direction de la société minière de Dinguiraye était venue se plaindre du fait que des militaires étaient allés les arraisonner pour leur imposer d’aller construire des pistes rurales, de faire des puits dans leurs villages sinon ils allaient fermer l’usine. Il voulait que j’intervienne. Il était avec ses deux directeurs. Je le prends dans mon bureau, seul, et je lui dis : «Ecoute, je m’en vais à l’aéroport, voilà ce que tu vas faire. Je ne peux pas régler ce problème puisque c’est des militaires, vois tel monsieur et explique lui pour qu’il voie le Président. Si tu ne peux pas, va voir le Président le soir et dis lui qu’il faut qu’il intervienne». Alors, le soir, il est allé voir le Président en lui disant : «Monsieur le Président, il y a tel et tel autre problème, j’ai vu le Premier ministre ce matin avec les messieurs…». Immédiatement avant qu’il ne finisse, le Président s’est énervé : «il a osé vous recevoir. Il ne doit recevoir personne sans mon autorisation». Donc il a tenu les propos que vous connaissez et quelqu’un a enregistré ces propos dans son bureau. Trois mois plus tard, ces propos se sont retrouvés dans le public. Et donc tout le monde était au courant sauf moi. Un de mes ministres est venu me voir un soir au bureau, m’a fait écouter en me demandant de démissionner. J’ai souri. Il m’a demandé pourquoi je riais. J’ai dit parce que c’était très amusant : Pourquoi la personne qui les a enregistrés ne les a pas balancés en ce moment là et attend maintenant ? J’ai dit qu’il a un agenda, soit parce qu’il s’attendait à ce que je sois viré à l’époque. Maintenant que ça ne marchait pas, il voulait me pousser à démissionner. J’ai appelé le Président le soir en lui disant que je voulais lui faire écouter ses propos. Entre-temps, ma fille m’a téléphoné, pleurant, du Canada, en disant qu’elle était scandalisée par ces propos. Et puis elle me dit une phrase particulière : «Le Président t’accuse de venir chercher de l’argent. Ça, nous ne pouvons pas l’accepter, nous savons quel régime de vie tu nous as imposé depuis très longtemps».
Je suis allé voir Dadis. Il était avec le colonel Korka Diallo. Je lui ai dit : «Monsieur le Président, j’ai écouté tel enregistrement, ça ne m’a rien fait, mais c’est pour vous que j’ai pitié parce que ça veut dire que vous n’êtes pas en sécurité dans votre bureau, si les gens peuvent enregistrer ou faire ce qu’ils veulent. En plus, j’ai mes enfants qui sont très choqués». Il a demandé à parler à ma fille et s’est excusé auprès de ma fille et a promis de s’amender ; Voilà ce qui s’est passé.
Ce n’était donc pas très commode de travailler avec Dadis qui s’arrogeait tout, empiétait sur tout ?
Rien n’est facile a priori. C’est là que je dis qu’il faut être patient. Quelque temps après, il s’est rendu compte qu’il ne pouvait pas recevoir tout le monde, matin et soir. Il s’est rendu compte que c’était invivable, il a fini par laisser les gens recevoir. Par la suite, tout ce qui était gestion financière, budgétaire, il l’a rattaché à sa personne. C’est un choix qu’il a fait que je n’ai pas partagé, mais quelque part, cela m’a aidé parce que ça m’a mis à l’abri d’un certain nombre de choses. Parce que si c’était resté à mon niveau et que des instructions m’étaient données d’exécuter telle ou telle dépense contre mon gré, j’aurais été aujourd’hui totalement en situation indélicate. C’est pourquoi, dans la vie, il faut toujours être patient et tranquille avec sa conscience.
On dénonce votre passivité. Vous dites vous imposer comme style de vous abstenir de faire des déclarations fracassantes pour ne communiquer que sur les résultats.
Je crois que ceux qui ont parlé de passivité se sont rendu compte, à la fin, que c’était une appréciation éloignée de la réalité. Et ce que j’ai pu faire a été dans l’intérêt de la Guinée. J’étais contraint de sauvegarder la paix sociale, pour qu’elle ne se désagrège pas davantage. Parce que si j’avais démissionné, à l’époque, il y a beaucoup de choses qui auraient pu se passer. Et tout le monde l’a reconnu, j’ai eu des lettres de la communauté internationale, des Nations-Unies, de la Cedeao qui ont solennellement reconnu ce rôle. Il y a beaucoup de choses qu’on a faites en douce pour sauver la situation, même quand les opposants étaient interdits de ceci ou cela. Comment j’ai fait en relation avec les chefs d’Etat voisins de manière très intelligente pour faire revenir Dadis sur certaines décisions ? Si j’étais quelqu’un d’orgueilleux qui devait le braver à tout bout de champ, on n’aurait rien réussi. Des éclats auraient pu créer des situations catastrophiques pour le pays
Dans votre discours de passation de service, vous saluiez le «courage et la lucidité» du général Sékouba Konaté qui, disiez-vous, a compris le sens de l’Histoire et a répondu aux attentes des populations. Une opposition à Dadis ?
J’avais dit deux choses. Non seulement le fait que Sékouba a compris le sens de l’Histoire, mais j’ai reconnu aussi que Dadis était suffisamment responsable d’avoir accepté. Parce que sans l’entente entre les deux, l’accord n’aurait pas pu aboutir.
Mais quand même, Konaté est-il plus commode que Dadis ?
Chaque homme a son caractère. Konaté a une aversion du pouvoir, ce qui est dans l’intérêt de la Guinée dans la situation actuelle. Il n’a jamais voulu, il ne s’est jamais accroché au pouvoir, quel que soit ce que les gens ont pu lui faire miroiter, et je salue ce courage et cette attitude. Et il a vite compris que les régimes militaires ne n’étaient plus ce qui peut faire le bonheur d’un pays et que tant que le régime militaire resterait en Guinée, le pays serait bloqué. Donc il a compris qu’il faut que les militaires s’effacent intelligemment au profit d’un régime civil, seul à mesure de bénéficier du soutien de la communauté internationale. C’est de la lucidité.
Ce que Dadis ne semblait pas avoir ?
Dadis avait ça au début. Mais Dadis est tombé… (il ne poursuit pas). La faiblesse humaine est ce qu’elle est. Konaté en a tiré les leçons, Dadis de même.
Quel regard portez-vous sur ces élections ?
Je voudrais que les gens soient tolérants par rapport à ce qui se passe en Guinée. C’est un pays où il n’y a jamais eu la possibilité d’organiser des élections de cette nature. Et je crois que dans la sous-région, c’est la première fois que des élections de cette nature se tiennent. C'est-à-dire un régime au pouvoir qui n’est pas intéressé et qui n’a pas de candidat. Peut-être ATT (ndlr : Amadou Toumani Touré, président malien), il y a de cela vingt ans, sinon il n’y en a pas dans les pays voisins. Tous ceux qui organisaient des élections étaient intéressés. Donc organiser dans ces conditions avec un régime qui dit qu’il n’est pas intéressé et qui veut que les structures soient indépendantes, voyez que c’est une expérience difficile, j’allais dire spéciale. Et qu’il y ait quelques imperfections techniques par-ci, par-là, c’est tout à fait normal. Mais le plus important est l’opportunité qui est donnée aux Guinéens de manière massive de pouvoir s’exprimer. Je voudrais que les Guinéens soient indulgents par rapport aux imperfections par-ci, par-là et qu’ils mettent les intérêts supérieurs du pays au-dessus de tout. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas flétrir les actes malveillants et tout ce qui peut amener le peuple à regretter l’opportunité qui lui est donnée de s’exprimer et de choisir ses dirigeants.
Mais on a craint un moment avec les poussées ethnicistes. Est-ce qu’on ne va pas vers le réveil des vieux démons en Guinée ?
C’est un cas d’actualité. Et là toute la classe politique, les leaders d’opinion, nous avons un rôle important à jouer : faire en sorte de mettre au-dessus de tout l’intérêt du pays, qu’on ne vote pas pour un tel ou un tel parce qu’il est de notre région. Mais ce sera malheureusement un peu le cas jusqu’à ce que le peuple soit réellement alphabétisé et que ces cloisonnements irrationnels soient abattus. C’est un travail de longue haleine, un travail de la société civile, des hommes politiques.
Avez-vous un candidat pour ce scrutin ?
Comme je l’ai toujours dit, je serai neutre de bout en bout, c'est-à-dire, je n’ai ni choisi de candidat, ni soutenu publiquement un candidat. Naturellement, comme tout citoyen, quand je serai en face de l’urne pour exercer mon droit de vote, en mon âme et conscience, je voterai pour la personne que je crois incarner mieux les valeurs que je défends.
Parlons des massacres du 28 septembre. Comment avez-vous vécu cette tragédie parce que vous avez eu à en parler avec des mots forts : «rare bestialité», «tragédie qui dépasse l’entendement»…
Je le dis encore avec une profonde conviction, ce qui s’est passé en Guinée est inadmissible et je suis contre la comptabilité macabre, avec la polémique, ce n’est pas 150, c’est 60, d’autres disent, c’est 63. Pour moi, tout Guinéen tué est un mort de trop et à partir de là, c’est inadmissible qu’on puisse cautionner ou justifier ce qui s’est passé. Je n’avais jamais parlé à la télévision guinéenne. C’est à la suite de ce massacre-là que j’ai eu le courage de monter au créneau pour condamner ce qui s’était passé et demander que justice soit faite, bien que certains m’aient dit que j’encourais les foudres du président Dadis. Mais j’ai dit qu’il y a des cas où ma conscience est révoltée. Et je dois dire que quand j’ai fait ce discours, lui-même Dadis m’a approuvé. Quand il était question aussi de demander que la Commission d’enquête internationale vienne, c’est moi qui ai convaincu les Guinéens d’accepter cela comme une occasion exceptionnelle de manifestation de la vérité pour aller à la réconciliation. Il faut noter que les deux commissions ont travaillé dans des contextes différents. À partir de là, il y a maintenant un tribunal et des procureurs qui ont été désignés au niveau local pour pouvoir de manière professionnelle instruire l’affaire, j’ose espérer qu’on leur donnera les moyens et le soutien moral pour la manifestation de la vérité, que les choses soient connues, que les auteurs répondent de leurs actes
Comment avez-vous géré les premiers instants après la tragédie ?
Le soir de la tragédie, je suis allé voir le Président. J’ai d’abord demandé que les leaders politiques qui étaient arrêtés soient libérés. Je me suis fait accompagner d’un certain nombre de personnes et j’ai demandé aussi l’implication de deux chefs d’Etat qui ont également téléphoné. Il y avait beaucoup de discussions, il a accepté. Je suis allé moi-même libérer ces leaders, les prendre dans ma voiture pour les déposer chez eux : Cellou Dalein, Sidya, Jean-Marie Doré. J’étais profondément choqué par ce qui était arrivé. Et par la suite, j’ai œuvré avec un certain nombre de chancelleries pour leur évacuation. Je remercie Dieu de m’avoir donné la possibilité de jouer un rôle pacificateur en ce moment-là.
Vous dites que votre démission, à l’époque, aurait précipité le chaos. Pourquoi ?
Je préfère ne pas donner trop de détails sur ça maintenant, la situation est encore fragile. Le moment n’est pas encore venu de parler de ces détails, ce serait irresponsable pour moi.
Comment se recycle un ancien Premier ministre guinéen ?
Ça dépend du parcours de chacun, de la volonté de chacun, du contexte. Dans le cas de la Guinée, c’est un pays où il y a énormément de choses à faire. On peut enseigner, faire de la consultation, moi je dis : je me recycle d’abord dans mon pays tout en sachant que je ne suis pas de la diaspora, j’ai fait le gros de ma carrière en Guinée avant de faire une parenthèse à l’étranger et revenir. Donc il y avait des actions que j’avais engagées en Guinée bien avant de partir, il y a quelques investissements que j’accompagne, j’encourage d’autres à investir en Guinée, je plaide pour la Guinée. De temps en temps, la communauté internationale fait appel à moi.
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