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Il ne sait pas quand et comment mais l’historien sénégalais d’origine guinéenne, le Pr. Boubacar Barry, est catégorique : « le second tour doit se tenir, c’est une logique inéluctable », dit-il. Son vœu le plus cher : que « Cellou » et « Alpha », admis au second tour de la présidentielle guinéenne, se retrouvent autour des valeurs fondatrices de la République.
C’est désormais officiel. Les Guinéens n’éliront pas leur président ce dimanche. Etes-vous surpris par ce nième report ?
On est dans une situation inédite en Guinée. Je dois reconnaître que je ne suis pas surpris. Ce report était prévisible. La situation était devenue très complexe avec la tournure des événements : affrontements des militants des deux camps en compétition, échanges discourtois des responsables politiques. Il s’y ajoute les nombreuses conditions posées par l’un des deux protagonistes. Donc, oui déçu mais pas surpris.
Est-ce que ce report n’est pas lié à la disparition du président de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), Ben Sékou Sylla ?
Non, je ne crois pas. De toute façon, feu Ben Sékou Sylla (Paix à son âme) a été condamné à un an de prison alors qu’il était encore dans son lit d’hôpital à Paris. Je ne pense pas que cela ait un impact sur le report de ce scrutin. La Ceni est un organisme composé de plusieurs membres. Par conséquent, en cas de décès ou de démission d’un membre, il doit être automatiquement remplacé. Dans ce cas précis, mieux vaut se référer au mode de fonctionnement de la Ceni. Tous les membres de cet organe sont nommés sur la base d’un consensus. Ils doivent exercer leur mission jusqu’à la fin du processus. A cette étape du processus, ce serait injuste de remettre en cause la légitimité des membres de la Céni. Les acteurs doivent se conformer à la loi.
Quelle attitude doit prendre la communauté internationale face à ce report ?
La communauté internationale ne peut pas se substituer au peuple de Guinée. Depuis le début de la crise, elle a fait son devoir en empêchant qu’il y ait des débordements. Dans un pays où il n’y avait pas de respect des libertés, de la démocratie, l’Union africaine, la Cedeao et la communauté internationale avaient élevé la voie, fait pression pour le retour à l’ordre constitutionnel. Personne ne peut oublier ce remarquable travail que la communauté internationale avait fait. Mais il faut que les partis politiques guinéens prennent conscience d’un certain nombre de valeurs qu’ils doivent partager. Le respect de la personne humaine, le droit à l’association, à l’expression libre sont des valeurs fondamentales autour desquelles les partis doivent parvenir à un consensus. Le rôle de la communauté internationale est salutaire. Mais je pense qu’il appartient aux guinéens de prendre leurs responsabilités pour éviter le chaos.
Justement, beaucoup de gens craignent une guerre civile en Guinée. Cette crainte est-elle justifiée ?
Je n’aime pas entrer dans ce débat surtout lorsque les conditions d’apaisement ne sont pas épuisées pour en parler. Je pense simplement que ceux qui se battront sous la bannière ethnique auront toujours tort. Le principe de citoyenneté, d’égalité devant la loi doivent être de rigueur. La Guinée est un pays multiculturel et multiethnique. Poser le débat politique sur le plan ethnique est inadmissible. C’est un vrai-faux débat. Vrai lorsqu’on ne veut pas reconnaître à ces ethnies leur égalité devant la loi. Faux lorsqu’on refuse d’en parler dans un cadre républicain. Aucune ethnie ne doit s’identifier à un pouvoir. Dans l’état actuel de la Guinée, je pense que c’est prématuré d’en parler tant qu’un leadership politique ne prendra pas en charge la dimension émotionnelle de l’ethnicité. Il faut souhaiter que la raison puisse prévaloir auprès de tous les leaders politiques en compétition. Ils doivent se parler. Ils doivent dialoguer, sans intermédiaires, autour des principes fondateurs de la République. De toute façon, le gagnant comme le perdant doit savoir que personne ne peut gouverner seul la Guinée. On organise des élections pour déterminer celui qui a la majorité. Mais un pays ne peut pas se résumer uniquement au Président. Si tel est le cas, c’est extrêmement grave car nous retournons à la case départ de la dictature et du culte de la personnalité qui ont tant fait de mal à la Guinée ces cinquante dernières années. Toutes les minorités, qu’elles soient politique, religieuse et même ethnique, ont le devoir de s’exprimer dans le cadre stricte prévu par les lois de la République.
Mais la situation sur le terrain (affrontements, menace de boycott d’un camp, mort d’homme) inspire t- elle confiance ?
C’est déplorable. J’espère que les leaders vont se ressaisir. Le gouvernement doit assurer la sécurité des populations. Et les partis politiques ont le devoir de calmer leurs militants. Le débat d’idées doit prendre le dessus sur la violence verbale et physique. Le contraire sera évidemment la porte ouverte à tous les dangers. Et je ne souhaite pas cela au Peuple de Guinée qui continue à souffrir dans sa chaire.
N’y a t-il pas un risque que les militaires profitent de la situation pour se maintenir au pouvoir ?
La suite nous le dira. Le Général Sékouba Konaté a toujours réitéré son intention de remettre le pouvoir aux civils. Récemment, il a affirmé que le processus arrivera à son terme. Il s’est porté garant de cet engagement. Maintenant, ce sont les actes du Général qui vont déterminer les positions des uns et des autres. De toutes les façons, le second tour doit se tenir. C’est une logique inéluctable. Le processus est engagé, il faut aller jusqu’au bout. Rien ne justifie le report continuel de ce scrutin. Je rappelle que normalement le second tour devait se tenir le 19 juillet 2010. Aujourd’hui, je pense que la Ceni doit prendre les dispositions pour qu’une vraie date soit fixée et respectée par tous sinon c’est la crédibilité de tous les organes de la transition qui sera cruellement remise en cause.
Quelles conséquences si la Guinée n’arrive pas à résoudre ses contradictions ?
D’abord on ne doit pas souhaiter que la Guinée explose. Ce pays est la clef de voûte de l’Afrique de l’Ouest. La Guinée est un des rares pays en Afrique qui a 7 frontières. Il y a un mouvement de populations très dense entre la Guinée et les pays de la sous-région. Pour schématiser, on peut dire que la Guinée est en quelque sorte le résumé de l’Afrique de l’Ouest. Cette partie que j’appelle la grande Sénégambie est solidaire d’elle-même par la géographie, l’histoire et la complémentarité des zones écologiques. Donc, c’est dans l’intérêt de toute la sous-région que la Guinée règle ses contradictions. Cela, du fait aussi que toute crise sur le plan national a des répercussions sur le plan régional. Le problème de la Guinée est similaire à la situation d’autres pays comme la Côte d’ivoire. Il est temps que la stabilité revienne dans la sous-région sinon aucune politique de développement économique, social et culturel n’est envisageable à court, moyen et long terme sans la paix dans notre sous-région. C’est la porte ouverte à toutes les aventures.
La Guinée verra-t-elle ses problèmes réglés avec l’élection démocratique d’un président ?
L’élection en tant que telle ne résoudra pas tous les problèmes de la Guinée. Elle permettra d’élire un président. Ce qui est une excellente chose pour tous les Guinéens qui ont souhaité cette élection pour éviter la perpétuation du régime militaire. C’est là tout le sens du sacrifice des hommes et des femmes qui ont affronté, les bras nus, les armes meurtrières de notre armée nationale. Mais ce n’est pas tout. Le plus important commence au lendemain de la présidentielle. Tout est à construire en Guinée. Le futur président aura la lourde tâche de réconcilier les Guinéens avec eux-mêmes, d’organiser le pays et de mobiliser tous ses fils pour la construction d’un Etat de droit. Tout seul, le président ne peut relever ces immenses défis. Il devra tendre la main au perdant mais aussi à tous les autres partis politiques ayant participé à cette élection historique. Un consensus sur la façon dont la Guinée doit désormais être gérée est nécessaire. A défaut d’un gouvernement d’union nationale, le président élu doit consulter les partis, la société civile, recueillir leurs avis avant de s’engager dans les réformes profondes dont la Guinée a besoin. Je pense personnellement qu’aussitôt élu, le pouvoir devrait organiser des élections législatives pour permettre la mise en place d’institutions solides pour assurer l’équilibre des pouvoirs entre l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire. Les leaders politiques doivent avoir en eux cette vision d’une Guinée réconciliée avec elle-même. Dans cette nouvelle Guinée, chacun devrait s’exprimer librement, défendre ses positions sans être inquiété. Pour cela, il faut relever le défi de l’éducation car on ne peut pas demander à une population à 80% analphabète, d’interpréter les lois de la République écrites dans une langue qu’elle ne comprend pas.
Vous connaissez personnellement Cellou Dalein Diallo et Alpha Condé. Que leur dites-vous pour qu’ils prennent conscience de leur responsabilité ?
Je profite de l’accalmie instaurée en Guinée par le Président par intérim de la transition, le Général Sékouba Konaté, malgré les incertitudes qui planent sur le processus électoral pour lancer un appel solennel aux deux leaders en compétition : Alpha Condé et Cellou Dalein Diallo et l’ensemble de la classe politique. Cet appel vient du Sénégal où vivent des millions de Guinéens d’origine, toutes ethnies confondues et où le peuple sénégalais, dans son ensemble, a soutenu les luttes pour l’avènement de la démocratie en Guinée. Le Professeur Alpha Condé, en particulier, a eu le soutien de toute la classe politique sénégalaise pendant toute la période de son emprisonnement après les élections troubles en Guinée. Cellou Dalein est aussi chez lui au Sénégal où le peuple a manifesté sa solidarité après les événements sanglants de 2006, 2007 et le 28 Septembre 2009. L’ensemble de la communauté guinéenne et du peuple sénégalais a les yeux tournés vers la Guinée dont l’équilibre va déterminer celui régional donc celui du Sénégal, le voisin de toujours, en premier.
C’est pour toutes ces raisons que je lance un appel aux deux candidats pour calmer le jeu politique et l’ardeur de leurs militants respectifs pour une élection apaisée. Mais ils ne parviendront à cet objectif que si au sommet, les deux leadeurs politiques se parlent directement et donnent l’exemple de la sérénité et privilégient le débat des idées.
Ils doivent comprendre que l’absence de démocratie et d’un Etat de droit a polarisé le débat politique sur l’appartenance ethnique. On a fini par confondre le président à son origine ethnique. C’est une équation dont les Guinéens auront du mal à se défaire sans un leadership politique capable de faire la distinction entre la citoyenneté et l’appartenance à une langue et à une culture séculaire de populations plurielles ou multiethniques.
Il n’est pas nécessaire de se voiler la face. La polarisation ethnique autour de ces deux candidats est une réalité même au niveau des alliances que l’un ou l’autre a tissées pour s’assurer la victoire finale.
Qu’est ce qui est à l’origine de cette polarisation ?
Cette polarisation est un accident de l’histoire de la construction de l’Etat Nation dans les limites des frontières héritées de la colonisation. Les deux leaders ainsi que leurs alliés doivent comprendre qu’ils appartiennent tous à des peuples qui transcendent les frontières actuelles de la Guinée y compris les ethnies minoritaires actuellement en Guinée. Pour en revenir aux deux principales, les Malinkés et les Peuls qui s’identifient malheureusement aux deux leaders actuels en compétition, qu’on le veuille ou non, ils constituent par leur histoire séculaire et par leur présence dans tous les Etats de l’Afrique de l’Ouest, les éléments fédérateurs d’une véritable intégration régionale le jour où nous accepterons volontairement de sortir des griffes de l’Etat Nation. On pourra alors sans complexe se glorifier de la riche contribution des Mandingues dans leur diversité à la construction de l’Empire du Ghana, du Mali et du Songhaï avant le XVIème siècle et de la création des Royaumes bambara de Ségou et du Kaarta avant la grande épopée de Samori Touré qui a failli réunifier une grande partie de l’Afrique de l’Ouest avant que la conquête coloniale ne mette fin à son projet. On pourra de la même façon se glorifier de la contribution des Peuls à la naissance du Royaume Dényanké au Futa Toro au XVème et de la mise en place des nombreuses théocraties musulmanes au Futa Toro, au Bundu, au Futa Jallon, au Macina, au Nord Nigéria et dans l’Adamawa au Nord Cameroun. Ce vaste mouvement d’Islamisation sera couronné par le geste d’El Hadj Umar Tall qui, à son tour, va tenter d’unifier une grande partie de l’Afrique de l’Ouest avant que la conquête coloniale ne vienne aussi comme pour le cas de Samori arrêter le processus de restructuration interne de l’Afrique après plusieurs siècles de Traite négrière.
Nos leaders devraient comprendre la richesse et les limites de cet héritage qui a été décapité par un siècle de colonisation et de pilotage à vue de l’Etat Nation.
Pensez-vous que votre appel sera entendu ?
C’est la condition pour que nos leaders trouvent, dans la riche tradition de nos communautés, dans l’adversité ou dans la coexistence pacifique, les ressorts d’un dialogue politique dans les règles de la République et de la tradition.
Le dialogue direct entre les leaders politiques est nécessaire pour user du droit d’aînesse, du cousinage à plaisanterie et surtout des multiples expériences de coexistence et surtout de brassage continu qui rend aujourd’hui caduque l’évocation d’un patronyme quelconque pour identifier l’appartenance ethnique d’un Touré, d’un Camara, d’un Diallo ou d’un Barry.
Les deux leaders et leurs alliés ont donc aujourd’hui une responsabilité historique de maintenir la cohésion nationale en Guinée et dans l’ensemble de la sous-région et je sais que chacun fera les pas nécessaires pour éviter le pire à la Guinée.
Propos recueillis par Abdoulaye Diallo
source : lesoleil.sn